Reconnaître au vêtement l’art qu’il est

20 Oct

De la rue aux galeries d’art, de la garde-robe à la salle d’exposition, le vêtement se taille une place de choix au musée. Depuis deux ans, le Musée des beaux-arts de Montréal affiche un engouement pour le textile.

Le Musée des beaux-arts de Montréal

Cliquez ici pour écouter notre reportage sur les liens qui unissent le vêtement et l’art

Denis Gagnon a été le premier couturier canadien à exposer ses habits au Musée des beaux-arts de Montréal. Avant lui, seuls Pierre Cardin, en 1991, et Yves Saint Laurent, en 2008, avaient amené leurs fringues dans les couloirs de l’institution. Jean Paul Gaultier les a suivis l’été dernier.

De fil en aiguille, le vêtement s’élève au statut d’œuvre d’art, entre deux tableaux et une sculpture. Une reconnaissance sur laquelle travaille Maryla Sobek, professeure à l’École supérieure de mode de Montréal (ESSM-UQAM). Elle veut habiliter le vêtement comme un véritable objet d’art, une production artistique.

La Passerelle : Il y a une nette distinction à faire entre la mode et le vêtement. Quelle est-elle ?

Maryla Sobek : La mode est un terme très général. Je dirais même générique. Il définit toutes les activités liées à notre vie et à l’espace dans lequel on vit. La façon dont on se nourrit, l’esthétique du corps, le design des voitures, l’espace dans lequel on se déplace font partie d’une activité globale, que l’on appelle la mode. Le vêtement fait lui-aussi partie de ce domaine beaucoup plus large.

LP : Le vêtement a-t-il sa place au musée ?

MS : Le vêtement a une place légitime dans les musées, et pas seulement à titre de témoin historique et ethnographique. Il est un objet, ou encore un support, de l’expression artistique. On regarde trop souvent le vêtement comme s’il était uniquement un objet utilitaire. Si on part de la notion d’objet utilitaire, la paire de jean bien taillée ou le t-shirt moulant répondent à cette définition. Mais le vêtement comme objet artistique va au-delà de cette notion.

Défilé Christian Dior

LP : Qu’est-ce qui relie le vêtement à l’art ?

MS : Les vêtements sont réalisés par des artistes, par les créateurs audacieux, qui, à travers l’histoire, ont conçu des vêtements uniques. Ces conceptions, que j’appelle objet-vêtement, sont des objets d’art qui deviennent des objets pilotes. D’autres gens vont par la suite s’en inspirer pour dessiner des vêtements plus utilitaires, destinés à être portés dans la vie de tous les jours. L’objet-vêtement, c’est un objet qui respecte la topographie du corps et qui rappelle les premières fonctionnalités du vêtement : la protection, la parure et la pudeur. Mais, ses aspects esthétiques et structuraux vont au-delà du vêtement utilitaire.

Les vêtements conçus à la main, la haute couture, répondent aussi à une démarche artistique. Mais je pense que c’est surtout le travail de conception du vêtement qui l’élève au statut d’œuvre d’art.

LP : Pourquoi la mode a tant tardé à faire son entrée au musée ?

MS : Cette idée de démarche artistique est surtout arrivée avec le travail des designers japonais, à la fin des années 80. Auparavant, le vêtement était perçu comme un objet de frivolité, même celui créé par les grands couturiers. Il était associé à un objet destiné à être porté par la femme. C’était un objet frivole, ostentatoire, statutaire et non un objet pour lequel on voyait une démarche artistique.

Depuis quelques décennies, les artistes et les historiens de l’art essaient de montrer qu’il y a un nouveau genre d’art, au-delà des grands arts, comme la peinture, la sculpture et éventuellement l’architecture. Aujourd’hui, les arts appliqués, comme le mobilier, la publicité et le vêtement, font partie des domaines qui sont reconnus institutionnellement.

Défilé Jean Paul Gaultier

LP : Les créations d’Yves Saint Laurent et de Jean-Paul Gaultier, notamment, ont très tôt franchi les portes des musées de Paris. Pourquoi les européens ont-ils une sensibilité plus grande à l’égard du vêtement ?

MS : La culture du vêtement est plus sensible en Europe, particulièrement à Paris où la haute couture est née, il y a près de 200 ans. Les gens sont plus conscientisés par rapport au vêtement. Aujourd’hui, ces différences tendent toutefois à s’estomper. Le travail des créateurs québécois, comme Denis Gagnon et Marie St-Pierre, participe à mettre Montréal sur la carte des centres dans lesquels le vêtement a son statut d’objet artistique.

LP : La culture du vêtement est donc émergée plus tard au Québec ?

MS : Comme dans toute l’Amérique du Nord. Les techniques de production d’ici ont été plus rapidement à la fine pointe de la technologie, comparativement à l’Europe. On y produisait des vêtements en chaîne, mais on ne se préoccupait pas de la création du vêtement. Les idées et les patrons étaient achetés à Paris et reproduits en grande quantité dans les manufactures d’ici. La création n’a jamais été valorisée puisque qu’elle était monnayable. En Europe, on mettait plutôt les créateurs à l’avant-plan.

LP : Pourquoi, depuis 2008, observe-t-on un engouement des musées québécois pour le vêtement ?

MS : Le travail des créateurs d’ici et la renommée des designers européens, qui ont fait leur entrée au musée sur l’autre contient, participent à cet engouement. Les institutions muséales sont conscientes de cette nouvelle avenue qu’offrent le vêtement et la création.

L'exposition Denis Gagnon au Musée des beaux-arts de Montréal

LP : Les visiteurs sont nombreux à franchir les tourniquets lors des expositions sur la mode. Yves Saint Laurent avait attiré 150 000 visiteurs en 2008, soit un peu plus qu’Andy Warhol la même année. Quel intérêt trouvent-ils au vêtement ?

MS : Le vêtement a toujours été un objet beau et séduisant. Il est une deuxième peau. Les gens sont proches du vêtement parce qu’ils peuvent le porter. Le vêtement est donc convoité comme un objet muséal par le grand public, beaucoup plus que pour d’autres domaines comme la peinture ou la sculpture.

Une création Yves Saint Laurent

Publicités

Une Réponse to “Reconnaître au vêtement l’art qu’il est”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Taller: objet-vêtement « La Passerelle - 10/11/2011

    […] le cadre du forum Projets Novateurs à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), Maryla Sobek, une professeure-chercheure en design de mode, présentait hier son exposition « Taller: […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :